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Cycle Circular HRM - Catherine Chevauché, comité ISO sur l’Économie circulaire: « L’humain est un levier pour évoluer vers une économie (plus) circulaire » HR Square 34

Les principes de l’économie circulaire sont-ils applicables à la GRH ? Comment ? Et avec quelle valeur ajoutée ? C’est ce qu’explore le projet Circular HRM piloté par le think & do tank Pour la Solidarité et auquel participe HR Square. En parallèle à ce voyage, nous vous livrons une série d’éclairages afin de mieux comprendre ce qu’est (ou n’est pas) l’économie circulaire. Troisième étape : entretien avec Catherine Chevauché, présidente du comité technique 323 de l’ISO sur l’économie circulaire.

Chacun sait que la société de consommation et le recours croissant aux produits jetables mettent en péril notre planète, épuisent ses ressources et vident nos poches. Une piste alternative au modèle fondé sur le triptyque fabriquer-utiliser-jeter réside dans la mise en œuvre d’une économie circulaire. Une économie dans laquelle le moins possible est gaspillé et le plus possible réutilisé ou transformé. Bien que les normes et les initiatives abondent dans différents domaines, comme celui du recyclage par exemple, il n’existe actuellement pas de vision globale sur la façon dont une organisation peut « boucler la boucle ». C’est la mission de l’élaborer qui a été dévolue au comité technique ISO sur l’économie circulaire. Réunissant des experts de 75 pays (62 membres participants et 13 membres observateurs), il a commencé ses travaux en mai de l’année passée, avec l’ambition d’aboutir à la publication des premières normes au début de 2023.

Certaines normes ISO sont célèbres — l’ISO 9000 sur le management de la qualité, l’ISO 14000 pour le management environnemental, l’ISO 26000 sur la responsabilité sociétale —, d’autres moins connues mais bien réelles — notamment celles relatives à la GRH comme l’ISO 30400 relative au vocabulaire du management des ressources humaines, l’ISO 30405 sur le recrutement ou l’ISO 30408 sur les lignes directrices sur la gouvernance humaine. Le comité technique sur l’économie circulaire vient donc s’ajouter à la longue liste de ces groupes de travail qui élaborent des normes internationales dans pratiquement tous les secteurs de notre vie. En quoi consiste ce chantier ?
Catherine Chevauché : « L’ISO, l’Organisation internationale de normalisation, est une organisation non gouvernementale indépendante dont les membres sont les organismes nationaux de normalisation. Pour la Belgique, il s’agit de Bureau de Normalisation (NBN). En France, il s’agit de l’AFNOR. Chacun de ces organismes nationaux est responsable de la réalisation et de la publication des normes dans son pays. Leurs travaux font l’objet d’une agrégation au plan européen, voire au plan mondial, en vue d’aboutir à la production de normes internationales d’application volontaire, fondées sur le consensus, pertinentes pour le marché, soutenant l’innovation et/ou apportant des solutions aux enjeux mondiaux. C’est lors d’un séminaire organisé par l'AFNOR que l’idée de créer un comité relatif à l’économie circulaire a germé. Il s’en est suivi l’élaboration d’une norme française (XP X30-901, Économie circulaire – Système de management de projet d’économie circulaire – Exigences et lignes directrices), publiée en 2018. Les réactions ont été positives et ont abouti à la proposition de création d’un comité international. Le fait que 75 pays soient aujourd’hui impliqués témoigne d’un grand intérêt pour le sujet, avec de surcroît une composition géographique équilibrée. De nombreux pays africains participent au comité technique ISO 323, alors que ces pays ont généralement supporté le poids des inégalités de richesse et du gaspillage des pays développés. »

La rédaction d’une norme ISO s’inscrit dans un long cheminement. Quelles sont les fondations déjà en place ?
Catherine Chevauché : « Notre comité a pour vocation d’établir une terminologie et des principes convenus à l’échelon international en matière d’économie circulaire. Un premier texte va donc définir le cadre : quelle est la définition de l’économie circulaire, quels en sont ses principes ? Un deuxième texte va préciser la façon dont l’économie circulaire peut aboutir à des business models alternatifs et avoir un impact sur les chaînes de valeur. Un troisième texte traitera des méthodes de mesure et d’évaluation de la circularité d’un produit ou d’un service, avec des indicateurs à la clé. Enfin, un quatrième texte va compiler des analyses de cas et des partages d’expériences d’organisations ayant développé des modèles d’affaires que l’on peut considérer comme circulaires. L’ISO/TC 323 entend couvrir tous les aspects d’une économie circulaire, y compris les marchés publics, la production et la distribution, la fin du cycle de vie, ainsi que d’autres domaines plus larges comme l’évolution des comportements sociétaux. Il tire aussi parti des liaisons établies avec de nombreux autres comités techniques ISO chargés d’élaborer des normes en lien avec ce domaine : sur les achats responsables, sur le management de la qualité ou encore sur le management environnemental, pour ne prendre que quelques exemples. »

On le sait : il existe un nombre important de définitions de l’économie circulaire. Quel est votre point de départ et quels sont, selon vous, les enjeux relatifs à cet exercice de définition ?
Catherine Chevauché : « Une économie circulaire est une économie dite réparatrice ou régénératrice. Au lieu d’acheter, d’utiliser, de jeter, l’idée est que rien, ou quasiment rien, ne devrait être ‘jeté’, mais plutôt réutilisé, ou régénéré, ce qui permet de réduire les déchets ainsi que l'utilisation de nos ressources. Si de nombreuses organisations ‘font leur part’ en termes de recyclage ou d’approvisionnement local, nous sommes encore loin aujourd’hui d’un monde où l'économie est vraiment circulaire. Une des ambitions de cet exercice de normalisation consiste à définir une vision véritablement globale de ce qu’est l’économie circulaire et un modèle qui puisse être suivi ou adopté par n’importe quelle organisation. Parmi les enjeux sous-jacents, il y a, selon moi, celui de ne pas se limiter à la gestion des déchets, par exemple, mais de s’intéresser à l’ensemble de la chaîne de valeur. Il y a aussi celui de considérer l’ensemble des ressources et de ne pas en exclure certaines, comme l’énergie par exemple. Il est essentiel de pouvoir avoir une vision complètement holistique, et de ne pas s’arrêter à la question des matières et des flux de matières. On ne se situe pas sur une simple question technique d’optimisation de produit ! Il faut non seulement s’intéresser aux aspects environnementaux, mais aussi aux aspects économiques et aux aspects sociaux. Et c’est sur ces deux derniers aspects que je m’attends bien sûr à ce que nous rencontrions le plus de difficultés. Ainsi, selon le Forum économique mondial, aller vers une économie circulaire est une ‘opportunité de plusieurs milliers de milliards de dollars, avec un énorme potentiel d’innovation, de création d’emplois et de croissance économique’. C’est une des facettes. Mais une autre des facettes doit nous amener à remettre en question la logique du court-termisme pour nous inscrire dans des perspectives de long terme et de durabilité. On voit bien tout le défi que représente l’exercice de normalisation : pouvoir aboutir à un résultat qui soit suffisamment consensuel pour qu’il soit utilisé, mais sans perdre le niveau d’ambitions de départ. Ce dernier implique, dans notre cas, de questionner nos modes de production et de consommation. Tout un programme ! »

Comment traduiriez-vous ces enjeux au moyen d’un exemple concret ?
Catherine Chevauché : « Prenons une entreprise qui fabrique des stylos. La réflexion de la circularité ne peut pas s’arrêter aux bornes de l’entreprise, à savoir la question de savoir si le stylo est éco-conçu. Il faut s’intéresser à l’amont, dans l’écosystème dans lequel l’entreprise s’inscrit : d’où viennent les matières premières, mais aussi comment elles sont produites, puis achetées. Ensuite, comment ce stylo va être vendu et utilisé. Et, enfin, ce qu’il devient en fin de vie : va-t-il avoir une nouvelle vie, contribuer à devenir autre chose, etc. On voit là l’idée de chaîne de valeur, mais aussi l’importance d’inclure des perspectives pluridisciplinaires : en quoi la circularité implique-t-elle des modes de collaboration différents, des partages de données différents, une conception de la valeur différente, etc. ? Ce type de réflexion questionne énormément de choses. On ne peut dire qu’il y a vraiment circularité que si on parvient à minimiser l’ensemble des externalités, ce qui implique des modes de fonctionnement et des comportements qui seront par nature fondamentalement différents de ceux d’aujourd’hui. »

Considérer « l’ensemble des ressources », comme vous l’avez dit, implique-t-il d’y inclure les ressources humaines ? Peut-on envisager l’humain comme une ressource au même titre que les autres ?
Catherine Chevauché : « Le principe d’humanité devrait nous écarter de la perspective de considérer l’humain comme une simple ressource au même titre que les autres. Mais le principe de réalisme nous force à ne pas l’exclure : dans beaucoup de pays, et même pour certaines organisations, l’humain est souvent considéré comme tel, comme une ressource jetable. En tant que DRH, si vous décidez de licencier des travailleurs jugés dépassés par une certaine évolution technologique pour en embaucher d’autres ayant directement la compétence requise, sans envisager de requalifier les premiers ou de développer leur employabilité, ne gaspillez-vous pas des ressources ? N’épuisez-vous pas des ressources quand la charge de travail et la pression deviennent si importantes qu’elles conduisent au burn-out ? Mais, à côté de ce point de vue, il doit y avoir celui de considérer l’humain plutôt comme un levier pour évoluer vers une économie circulaire. C’est en effet nous, au final, qui décidons de nos modes de production et de consommation. »

La gestion des ressources humaines est-elle un enjeu qui a déjà été creusé dans vos travaux ?
Catherine Chevauché : « Non, la question n’a pas encore émergé car, à ce stade, nous avons autour de la table plutôt des spécialistes de l’environnement, du développement durable. Mais je suis convaincue qu’à un certain point, il sera essentiel d’élargir les domaines de compétences pour pouvoir justement développer la vision holistique dont je vous parlais. Le développement d’une économie circulaire nécessite de promouvoir un mode partenarial de collaboration, des fonctionnements plus transverses au sein de l’entreprise, une plus grande implication de ses parties prenantes externes dans une logique d’écosystèmes, etc. Il implique également une gestion du changement qui doit être accompagné. Il y a un enjeu de pédagogie. L’économie circulaire prévoit que l’on répare, plutôt que de jeter et de racheter : il y a là un gisement de métiers à créer ou à faire réapparaître pour permettre la récupération et la réparation. Il faudra également revoir la production de sorte de fabriquer des produits que l’on peut désosser et dont on peut réutiliser les composantes davantage qu’aujourd’hui. Autant de sujets qui montrent bel et bien l’existence d’un rôle clé pour les gestionnaires des ressources humaines. »

Les principes de l’économie circulaire devraient-ils amener les professionnels RH à revoir leurs propres pratiques ?
Catherine Chevauché : « Il existe très certainement un champ à travailler en termes d’accompagnement et de développement des compétences. La plupart des entreprises vous diront qu’elles le font déjà mais, au quotidien, on voit qu’elles retombent vite dans de simples calculs comptables. Si l’intention de départ est généralement bonne, plus on descend dans les organisations, moins les gens ont le sentiment d’être considérés ou qu’on investit dans leur employabilité. On parle beaucoup en France de GPEC, la gestion prévisionnelle des emplois et compétences. Certains font des efforts, mais d’autres y mettent un peu ce qu’ils veulent. Un des principes de l’économie circulaire consiste à étendre la durée de vie des produits et à réparer ce qui peut l’être. On peut imaginer un parallélisme avec la nécessité de travailler plus longtemps pour le financement des retraites : comment faire en sorte que le travail soit soutenable et qu’il soit possible d’être actif de plus longues durées sans nous épuiser ? Comment favoriser le retour au travail des travailleurs absents de longue durée, au lieu de les exclure du marché du travail ? Etc. »

Mettre sur la table le sujet d’une applicabilité des principes d’économie circulaire à la gestion des ressources humaines peut interpeler, voire apparaître farfelu…
Catherine Chevauché : « C’est propre à toute réflexion sur de nouveaux sujets. Nous l’avons constaté également au cours de nos premières séances. Les Français ont décrit ce qu’ils entendaient par économie circulaire. Puis les Japonais ont exposé leur point de vue. Puis les Brésiliens. Et ainsi de suite. On voit apparaître des orientations variées, qui partent parfois dans toutes les directions, avec des axes pour le moins inattendus. Puis on essaie de trier, de garder ce qui fait sens, en veillant à ce que ce ne soit pas les pays européens ou le Japon — parce qu’ils ont un temps d’avance sur le sujet — qui imposent leurs vues. En tant que présidente du comité technique, je tiens absolument à ce qu’on donne à chacun la chance de participer, de s’exprimer et de contribuer. C’est pourquoi j’espère que chacun des axes pourront être pilotés non pas par un pays, mais par un couple de pays de zones géographiques différentes — France et Brésil, Japon et Rwanda, par exemple. L’autre enjeu, je l’ai dit, est d’éviter d’aboutir à un consensus mou, à une forme de greenwashing. Au terme de mon mandat, j’estimerai la mission réussie ou ratée selon le niveau d’ambition que nous aurons pu atteindre. »

La crise du Covid-19 est-elle de nature à donner une impulsion supplémentaire à la concrétisation d’une économie circulaire ou risque-t-elle de détourner l’attention vers d’autres préoccupations plus immédiates ?
Catherine Chevauché : « Difficile de répondre à cette question ! La crise actuelle met en tout cas en exergue l’urgence de développer un esprit axé sur le long terme plutôt que rester centré sur le court terme, mais aussi de se tourner vers les cycles courts et les boucles de valeurs positives. Quand j’ai ouvert les travaux du comité technique 323, j’ai insisté sur l’urgence environnementale et l’urgence sociale, et cette crise témoigne qu’elles sont d’une criante actualité. Il est indispensable de faire bouger les lignes. Mais nous savons également que nous nous confrontons à un modèle en place extrêmement fort et particulièrement difficile à changer. Rien n’est donc acquis et certainement pas que les enseignements de cette crise s’imposeront d’eux-mêmes… »

Christophe Lo Giudice

Cofinancé par le programme Erasmus+ de l’Union européenne, le projet Circular HRM - Améliorer les compétences et emplois circulaires via la formation en gestion des ressources humaines est piloté par le think & do tank Pour la Solidarité et mené avec sept autres partenaires européens : Fundacion Equipo Humano (Espagne), Aris Formazione e Ricerca (Italie), la National University of Ireland-Galway (Irlande), le Center for Knowledge Management (République de Macédoine), SGS (Espagne), Kaunas Science and Technology Park (Lituanie) et HR Square. Pour nourrir la réflexion, HR Square a constitué un Inspiration Board dédié, composé de DRH, d’académiques et d’experts en économie circulaire.

Plus d’information: https://urlz.fr/biZH et www.hrsquare.be/fr/circular-hrm



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